LISBONNE

En ville

Fernando Pessoa, Eça de Queiroz ou Teolinda Gersão pour une anthologie partielle d'une ville en mouvement

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« Lisbonne m'est apparue comme une sorte de paradis clair et triste »

Antoine de Saint-Exupéry

 

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« Du Rossio montait le bruit des voitures, les cris des marchands ambulants, le roulement des tramways, et tout cela vibrait avec netteté dans l'air léger de novembre. Une lumière moelleuse glissait doucement du ciel bleu foncé, et venait dorer les façades malpropres, les cimes rabougries des arbres municipaux et les promeneurs qui flânaient sur les bancs. Le lent bourdonnement de cette ville paresseuse, l'atmosphère veloutée de ce riche climat semblaient s'insinuer peu à peu dans le bureau bien clos, se couler le long des lourds velours, sur le vernis des meubles et envelopper Carlos da Maia de torpeur et de somnolence... La tête sur un coussin, il restait là à fumer, dans la quiétude de cette sieste, et son rêve se déroulait, léger et vague, comme la vague et légère fumée qui s'élève d'un foyer presque éteint ; jusqu'au moment où, avec effort, il secouait son indolence, faisait quelque pas dans la pièce, ouvrait çà et là un livre dans la bibliothèque, jouait sur le piano deux mesures de valse, s'étirait et, les yeux fixés sur les fleurs du tapis, finissait par conclure que ces deux heures de consultation étaient un stupidité :

        -  La voiture est là ? demandait-il au domestique.

Il allumait bien vite un autre cigare, enfilait ses gants, humait à longs traits l'air et la lumière, prenait les guides et démarrait en murmurant :

        -  Encore une journée de perdue ! »

 

Eça de Queiroz
« Les Maia », trad. Paul Teyssier, 1996

 

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Cacilheiros

 

La meilleure vue de la ville, il y a plus de mille ans qu'on le sait, c'est à partir du fleuve, et de l'autre rive.

C'est pour cela qu'on embarque un beau matin au quai d'Alfândega, pour une traversée d'environ treize minutes, sur un petit cacilheiro (bateau dont le nom vient de celui de la ville qui se trouve en face de Lisbonne : Cacilhas) orange et blanc qui, en cette année 1987, s'appellera Madre-de-Deus, Montes Claros, Madragoa, Seixalense, Porto-Brandão, et qui arbore, peinte sur sa coque, une large bande noire, au-dessus de laquelle s'alignent des bouées. C'est la façon la plus ancienne, ordinaire et prolétarienne, de traverser le fleuve. Evitant ainsi le pont rouge aux vagues airs de San Francisco.

(Le mouvement entre les rives. La fascination de l'eau et des miroirs. L'appel du fleuve, qui habite la vieille ville et ne reste jamais longtemps invisible ; on le surprend, soudainement, en un clin d'œil, entre deux maisons, deux grands murs, au fond d'une longue rue ou d'une autre qui plonge à pic, après un interminable escalier, entre deux battants de fenêtre, ou d'une lucarne posée sur un toit incliné - et là, tout de suite, devant, sans transition, le fleuve, c'est l'océan Atlantique. Bien sûr, il fallait que la ville descende vers le fleuve et se confonde avec la mer. C'est une ville ouverte, qui a toujours résisté aux limites, ce qui a été sa manière spécifique de vivre, séductrice et folle - de même que cette place, d'où le bateau s'éloigne, est une place ouverte : le quatrième côté, c'est le fleuve. Le côté de l'inachevé et de l'aventure.)

A cette heure, le grand flux est en sens inverse. Des cargaisons successives de gens sont constamment jetées sur la place, attendant à peine pour sauter à terre qu'un marin au bonnet blanc amarre le bateau et fasse descendre un genre de pont-levis, et ils traversent presque en courant le passage piéton, parmi les fritures, les chemises, les porte-clefs, les blousons, les pistolets en plastique, une fête improvisée de toiles étendues sur le sol - l'air canaille, gitan, grouillant de tout cela, car cette ville est une ville de promiscuité, ville-port et ville-putain, aux sangs mélangés de tant d'influences et de trocs innombrables.

Il y a un vent léger, qui sent la vase et la marée, des mouettes qui vont et viennent, qui se posent, malhabiles et trébuchantes sur les marches du quai, mais déjà en l'air, accélérant d'un rapide coup d'aile, planant, piquant et bientôt filant vers le ciel d'un vol sauvage.

(On va de l'autre côté à la recherche de Lisbonne. On cherche la ville là où elle n'est pas : car Lisbonne s'obstine à occuper la rive nord, et c'est une ville sale et claire, faite de voisinages, de parlotes, de connivences, d'intimités de porte à porte, de petites vies avec du linge et pots de basilic aux fenêtres, une ville du Sud, bruyante et mouvementée - les rues pleines, les marchandises dégueulant des boutiques sur les pavés -, cris, voix, disputes, musiques, harangues, odeurs, aboiements. Une sensualité méridionale et latine qui n'apparaît ni dans le Michelin ni dans le Baedeker.)

La gîte du bateau est presque insensible, c'est dans le sens contraire, lorsqu'on attaque le vent et la vague, que l'oscillation est la plus forte, et l'eau saute jusqu'aux fenêtres, asperge ceux qui sont debout, appuyés à côté de la proue.

(Ou l'on aime cette ville ou on la rejette. Son goût pour le désordre, sa fascination pour le labyrinthe - méandres, recoins, petits escaliers, panoramas, cours, toits, pignons -, les lignes droites sont un accident, conséquence d'un tremblement de terre accidentel. A Lisbonne, rien n'est en ligne droite, pas même le temps, qui mélange siècles et cultures, races, credos, rites, le temps de Lisbonne est une échelle qui se monte et se descend tout à la fois, une topographie confuse et fascinante, comme les rues de la vieille ville, qui ne commencent ni ne finissent, mais qui simplement s'emboîtent et se mettent en pelote les unes dans les autres.)...

 

Teolinda Gersão
© Les Editions Autrement - 1998

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Lisbon Revisited
 

                                                                    24 avril 1926

 

Rien ne m'attache à rien.
J'ai envie de cinquante choses en même temps.
Avec une angoisse de faim charnelle
j'aspire à un je ne sais quoi -
de façon bien définie à l'indéfini...
Je dors inquiet, je vis dans l'état de rêve anxieux
du dormeur inquiet, qui rêve à demi.

On a fermé sur moi toutes les portes abstraites et nécessaires,
on a tiré les rideaux de toutes les hypothèses que j'aurais pu voir dans la rue,
il n'y a pas, dans celle que j'ai trouvée, le numéro qu'on m'avait indiqué.

Je me suis éveillé à la même vie pour laquelle je m'étais endormi.
Il n'est jusqu'aux armées que j'avais vues en songe qui n'aient été mises en déroute.
Il n'est jusqu'à mes songes qui ne se soient sentis faux dans l'instant où ils étaient rêvés.
Il n'est jusqu'à la vie de mes vœux - même cette vie-là - dont je ne soit saturé.

Je comprends par à-coups ;
j'écris dans les entre-deux de la lassitude,
et c'est le spleen du spleen qui me rejette sur la grève.
Je ne sais que avenir ou que destin relève de mon angoisse sans gouvernail ;
je ne sais quelles îles de l'impossible Sud attendent mon naufrage,
ou quelles palmeraies de littérature me donneront au moins un vers.

Non je ne sais rien de cela, ni d'autre chose, ni de rien...
et, au fond de mon esprit, où rêve ce que j'ai rêvé,
dans les champs ultimes de l'âme, où sans cause je me remémore
(et le passé est un brouillard naturel de larmes fausses),
par les chemins et les pistes des forêts lointaines
où je me suis imaginé présent,
s'enfuient taillées en pièce, derniers vestiges de l'illusion finale,
mes armées de songe, défaites sans avoir été,
mes cohortes incréées, en Dieu démantelées.

Je te revois encore,
ville de mon enfance épouvantablement perdue,
ville triste et joyeuse, où je rêve une fois encore...
Moi ? mais suis-je le même que celui qui vécut ici, avant d'y retourner, d'y revenir,
d'y retourner, d'y revenir,
d'y revenir, et d'encore y retourner ?
Ou bien sommes-nous tous les Moi que je fus ici ou qui furent
une série de comptes-êtres liés par un fil-mémoire,
une série de rêves faits par moi de quelqu'un à moi extérieur ?

Je te revois encore
d'un cœur plus lointain et d'une âme moins à moi.

Je te revois encore - Lisbonne et Tage avec le reste -,
passant inane de toi et de moi-même,
étranger ici comme partout,
accidentel dans ma vie comme dans mon âme,
phantasme errant à travers des chambres de souvenirs,
au bruit des rats et des planches qui grincent
dans le château maudit de la vie qu'il faut vivre...

Je te revois encore,
ombre qui passe à travers des ombres, et qui brille
un instant d'une lumière funèbre et inconnue,
et qui entre dans la nuit ainsi que se perd le sillage d'un navire
dans l'eau que l'on cesse d'entendre...

Je te revois encore,
mais moi, hélas, je ne me revois pas !
Il s'est brisé, le miroir magique où je me revoyais identique,
et en chaque fragment fatidique je ne vois qu'une parcelle de moi,
un parcelle de toi et de moi !...


Poésies d'Alvaro de Campos
Fernando Pessoa
© Assirio & Alvim
Traductions d'Armand Guibert